Une professeur de lettres, Françoise Cahen, partage ses expériences de l'usage du blog avec ses élèves. c'est des succès qui méritent d'être contextualisés et essayés ...
Rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans imitation (Victor Hugo).
44 APPLICATIONS
PÉDAGOGIQUES
Des outils pour le
français
Il existe différents types de blogs. Avant de
se lancer, une première
étape consiste donc à définir son projet. Tout d’abord, il faut savoir qu’une
caractéristique du blog est que les informations s’y affichent par ordre
chronologique inversé. Ainsi, même si l’on peut faire des rubriques thématiques
pour retrouver les articles plus facilement, c’est toujours le dernier
article publié qui s’affiche en premier. Ensuite, un blog ne peut pas concerner
plusieurs classes à la fois, sinon – l’expérience le montre – on ne s’y
retrouve plus. Il est donc conseillé d’associer un blog à une classe et une
matière, alors qu’un site, en revanche, s’adresse plus facilement à plusieurs
classes pour une matière (c’est ce que montre le site d’un collègue de
mathématiques) ou plusieurs matières pour une classe (mes BTS domotique ont
ainsi leur site). Enfin, un projet initial peut évoluer ; j’exploite d’ailleurs
mes blogs assez différemment de ce que j’avais imaginé au départ. La typologie
qui suit donne un aperçu des catégories de blogs existantes.
Définir son type de blog
Le blog « cahier de textes » Le blog est souvent un cahier de textes (voir
le blog « Atout lettres première »). Parfois
assez peu interactif, il présente l’avantage d’être
consultable par les élèves à domicile, contrairement au cahier
de textes classique. Comme celui-ci, il n’est pertinent que s’il est rempli
chaque jour. En outre, cette notation quotidienne des activités scolaires rend
la présentation des devoirs et des cours assez abrupte. La fonction «
commentaire » du blog est même parfois désactivée. Reste qu’il s’agit tout de
même d’un bon outil de gestion, qui fait penser au « cartable électronique »
dont on parle beaucoup en ce moment dans l’académie de
Créteil.
Le blog pédagogique
Premières impressions
d’une utilisatrice Quelques
repères pour se lancer dans la création
d’un blog avec
les élèves.
Françoise Cahen
PROFESSEUR DE
LETTRES MODERNES
LYCÉE MAXIMILIEN-PERRET,
ALFORTVILLE (94)
Ce type de blog peut
aussi être un espace d’échange de documents. Certains s’en servent,pour mettre
des textes d’auteurs en ligne, des postcasts (enregistrements sonores) ou des images
étudiées en classe. Le blog s’apparente
alors à un manuel
scolaire personnalisé. Le blog de travaux d’élèves Le blog est parfois le support d’un projet
d’écriture précis. C’est alors un très bon outil pour des défis lecture, des
prix littéraires : les élèves y inscrivent
au fur et à mesure leurs
critiques d’ouvrages, leurs rédactions… Ils peuvent réagir les uns par rapport
aux autres. Certains blogs de classe sont « multiprojets », véritables supports
de cours, grands cahiers collectifs, comme le blog « Les mots à la bouche » du collège
de Guérande. Il faudrait pour cela que les élèves aient des ordinateurs en
classe pour écrire souvent. Peut-être cela se réalisera-t-il un jour. Quoi
qu’il en soit, les élèves ont la main pour rédiger des articles sur le blog et
les proposer à la publication.
Le « blog mixte »
C’est le cas de mes
blogs sur WebLettres (« Partages » pour les secondes et « Traces de cours » pour
les premières) qui ne sont pas strictement des blogs de prof, même si c’est moi
qui initie les différents débats, les sujets des articles. Tendant vers deux
buts à la fois, ils sont plus vivants, plus interactifs que des blogs cahiers
de textes (même si l’on y retrouve les activités menées en classe, les
groupements de textes), car les élèves sont
incités à répondre, à
écrire des commentaires. Quelques devoirs sont mis en ligne aussi. Parfois, cela
tourne à l’aide aux devoirs… et l’on entre alors dans les fonctions « magiques
» que je découvre peu à peu à travers ces blogs.
Les fonctionnalités
insoupçonnées de mes blogs: récit d’une
découverte
Au départ, avant de me
lancer, ne connaissant personne qui menait ce genre d’expérience mais vivement encouragée
par le succès que rencontrait l’un de mes collègues avec son site de maths, j’avais
une vague idée de ce que je voulais faire. C’est en pratiquant l’exercice que
j’ai peu à peu découvert – mais non pas épuisé – les potentialités du blog.
Un cahier de textes amélioré
Mémoire des activités
menées en cours consultable à tout moment, il permet de télécharger les
documents essentiels, de chez soi. L’élève absent ou étourdi y retrouve les
questionnaires de lecture. Les premières, en fin d’année, retrouvent, classés
par objets d’études, tous les textes à réviser mais aussi des documents complémentaires,
les photos des pièces de théâtre vues ensemble…
Moi-même, pour élaborer
le descriptif des lectures et des activités en vue de l’oral de l’EAF, je n’ai
plus à rechercher dans mes archives mal classées : il me suffit de faire un «
copier-coller » des pages de mon blog qui récapitulent chaque objet d’étude. J’inscrirai
d’ailleurs les références du blog sur le descriptif définitif : les
examinateurs pourront s’y référer pour y retrouver plus précisément le reflet
de ce que nous avons fait au cours de l’année.
Un café littéraire
C’est une collègue
conseillère d’orientation qui a trouvé l’expression « café littéraire » après
avoir consulté les blogs de professeurs de lettres sur WebLettres. Cette
fonction était pour moi moins prévisible. Quand j’ai mis sur le blog une
gravure représentant la rencontre de Julien Sorel et de Madame de Rênal, je ne
m’attendais pas à avoir dix commentaires d’élèves sur le sujet en près d’un
week-end, décortiquant le dessin (qui pourtant ne présentait pas un grand
intérêt), discutant sur l’interprétation qu’on pouvait en faire… Le sujet
littéraire en quittant la salle de cours perd son aspect purement scolaire :
argumenter sur une gravure ou un sujet polémique de chez soi, avec un mode de
communication habituel entre jeunes, c’est en faire un sujet naturel, où l’on
s’implique davantage, alors que ce n’est ni noté, ni rétribué sous quelque
forme que ce soit. C’est un geste de participation spontané des élèves, ce qui
le rend assez beau, d’autant plus qu’il prend une forme écrite (malgré les
fautes). Mes collègues de maths et d’histoire m’ont rapporté avec étonnement
qu’ils entendaient les élèves à l’interclasse discuter entre eux de la
personnalité de Julien Sorel. Nous venions justement de lancer un sondage sur
le blog : « Trouvez-vous Julien Sorel sympathique ? ». Le débat littéraire a quitté
les limites de la salle de classe et a investi les couloirs, pour devenir un
sujet de conversation naturel.
Aide aux devoirs
Sans en faire de l’aide
en ligne et en direct, qui nous demanderait une disponibilité permanente,
le blog permet à l’élève
en détresse face à un texte ou un devoir de poser une question à travers les commentaires.
On n’a pas toujours le temps de répondre comme on voudrait aux questions des élèves
en cours ou à la récréation au lycée : le blog optimise cette aide car la
réponse à un élève est à la disposition du reste de la classe. On ne va pas
avoir à répondre plusieurs fois à la même question individuelle sur le devoir.
Un élève de seconde s’est cassé le genou et les ligaments, ce qui l’a
immobilisé chez lui pendant deux mois. Pour lui, le blog a été un soutien, ses camarades ont pu lui
témoigner de la sympathie, il a pu suivre le travail de la classe.
Album souvenir
Le blog crée du lien. En
ce sens, il répond à ce que les adolescents attendent souvent d’Internet. On peut
y publier des photos souvenirs de nos sorties (attention à demander aux parents
l’autorisation de publier des photos de leurs enfants), de nos mises en scène
de théâtre, etc., que les élèves aiment regarder ensuite. Ce côté convivial
contribue à humaniser le blog et à ôter au travail littéraire (qui reste
essentiel) son apparence a priori poussiéreuse et
sclérosée. C’est aussi un appât. Celui qui vient sur le blog pour voir la photo
de sa
copine va aussi tomber
sur la question : « Qu’avez -vous pensé de la mise en scène ? » et va être
tenté de répondre.
Ressource documentaire
J’aime bien y ajouter
des documents complémentaires, pour faire réagir les élèves. On ne va pas se
mettre à refaire l’explication de texte vue en classe, mais on va discuter sur
un tableau qui pourrait être rapproché du dernier texte étudié. Le blog n’est
pas un substitut du cours : c’est un « petit plus ». Certains élèves (pas les
plus courageux) auraient pourtant bien aimé ne plus avoir à prendre les cours
en classe, et espéraient que tout serait sur le blog ! Les images sont en
couleurs, c’est plus attrayant qu’une vieille photocopie (qui peut cependant
être donnée parallèlement au cours suivant). J’y mets aussi beaucoup de liens
avec d’autres sites qui
leur permettent de
compléter leurs connaissances sur un sujet. Certains élèves proposent même des
liens spontanément. Il faut rester vigilant : les liens qu’on crée comportent
parfois des publicités gênantes.
Accrocher ou raccrocher les
élèves
Certaines réactions
d’élèves sont très positives, pour des gens habituellement rétifs aux travaux écrits.
Arnaud, en seconde, redoublant, drogué d’informatique, n’a jamais autant
développé une réponse argumentée que depuis qu’il a pu la rendre en commentaire
sur le blog. Sarah, en première, est accro alors qu’elle est faible. Les
exemples sont nombreux.
Beaucoup d’élèves pas très forts se sentent rassurés. Ils disent souvent «
merci », et cela même s’ils n’osent pas tous écrire des commentaires. Ce n’est
pas non plus la solution miracle, et parmi mes élèves férus de jeux vidéo en
ligne, certains ne donnent pas plus signe de vie sur le blog qu’en cours.
Hotline
Parfois on s’en sert
pour signaler quelque chose d’urgent alors qu’on ne peut pas se revoir (certes sans
savoir combien consulteront l’information). C’est ainsi que Léonard, en
première, s’est rendu compte un mercredi que
Le Rouge et le
Noir
passait à la télévision
le jeudi à 14 heures. Il a aussitôt envoyé l’information sur le blog. Un élève de
seconde s’est même servi du blog pour une demande de rendez-vous de ses
parents. Je n’ai pas validé son commentaire car il ne concernait pas les
autres, mais j’ai été mise au courant efficacement.
Support de devoir noté
Pour inciter ma classe
de seconde, pas du tout littéraire, à aller sur le blog, j’ai proposé à ceux
qui le voulaient de me rendre un mini-devoir (une question faisant suite au
cours sur le personnage de Médée) en commentaire sur le blog. Les autres pouvaient
le rendre sur feuille. Beaucoup ont préféré la feuille en pensant que sur le
blog,
cela pouvait se perdre,
c’était moins sûr… Depuis, on s’en sert pour la dernière chance
des retardataires. Je
leur dis que, s’ils ont oublié leur copie de devoir, ils peuvent la rendre sur
le blog le soir même. J’ai aussi demandé à de très bons élèves l’autorisation
de donner accès à leur copie aux autres
par téléchargement.
Le don d’ubiquité
Cette impression de
pouvoir dilater le temps si limité dont nous disposons avec les élèves en classe
est exaltante. J’ai l’impression d’être avec mes chers élèves de premières S2
plus que 4 heures par semaine, parce que sans être vraiment avec eux, je suis
encore un peu là s’ils en ont besoin. Et eux sont encore ensemble s’ils le
souhaitent… On fait encore un peu cours hors du cours, hors du temps, hors de
l’espace…
Les limites du blog
Face à un nouvel outil,
on doit forcément se montrer prudent, et j’éprouve vraiment le besoin de réfléchir
plus profondément à ces multiples pistes pédagogiques qui s’offrent
brutalement. Plusieurs difficultés émergent.
Les codes de l’expression
écrite sur un blog pédagogique
Il est parfois difficile
de faire comprendre aux élèves qu’ici ils ne sont plus sur la messagerie MSN
mais sur le blog du cours, et qu’il faut écrire en français correct. De plus,
tous ne maîtrisent pas bien le maniement du clavier, et même s’ils sont
persuadés d’avoir fait des efforts, de n’avoir pas laissé passer de fautes,
l’orthographe de leurs messages est bien souvent catastrophique. Les rappels à
l’ordre pour leur dire de veiller à leur langage ne sont pas très efficaces.
Pour l’orthographe, l’idéal serait d’avoir une fonction de correction qui
ferait apparaître les fautes d’une autre couleur… Les limites de ce qui est
diffamatoire ne leur sont pas forcément naturelles. Une élève avait désigné
dans son message l’une de ses camarades par le surnom peu élégant de « Durex ».
J’ai refusé de publier ce message et lui ai expliqué que les surnoms pouvaient
vexer les gens et que, d’autre part, le blog devait avoir une certaine tenue…
46 APPLICATIONS
PÉDAGOGIQUES
Des outils pour le
français
LES DOSSIERS DE
L’INGÉNIERIE ÉDUCATIVE
Sans être
vraiment avec
eux,
je suis encore un
peu
là s’ils en ont
besoin.
Une pratique chronophage?
On est tellement content
de l’utiliser qu’on ne compte pas le temps qu’on y passe. Mais même si c’est
vite fait d’insérer une image et une question sur un blog et si on n’est pas
obligé de le gérer quotidiennement, dans le cas d’un blog comme le mien, on y
passe effectivement du temps « en plus ». Cela peut heurter certains qui ont l’impression
qu’on se laisse envahir à domicile par le travail, puisqu’on crée un lien
extrascolaire avec les élèves. Cependant, je veux croire pour le moment que cet
outil fait aussi gagner du temps, par exemple en explications sur un sujet de
cours difficile. Cela fait gagner en efforts par rapport à des élèves
dépendants des jeux vidéo et d’Internet, avec qui on peut rétablir un lien. On peut
ainsi espérer équilibrer la balance. D’autant qu’il n’est pas question de
mettre de vrais cours sur le blog, mais uniquement de lancer des débats, des
questions ou de joindre des documents existants. Avec un peu d’expérience, en
quelques clics, on a publié un nouvel article. Ce n’est pas plus long que de
mettre à jour un cahier de textes.
Big Brother?
On peut se sentir
observé dès lors que l’on choisit d’ouvrir son blog aux visiteurs. Il faut
cependant noter qu’on a le choix d’organiser un accès limité aux élèves, et de
le laisser ou non accessible aux autres. Personnellement, j’ai laissé l’accès
de mes blogs ouvert, parce que je pense que dans cette phase d’expérimentation
nous avons besoin d’observer ce que font les autres. Mais ce n’est sans doute
pas la vocation des blogs pédagogiques, pour lesquels un accès limité est plus sécurisant.
Certains parents disent qu’ils fréquentent régulièrement le blog pour rester en
lien avec ce que fait leur enfant. Une maman m’a donné l’impression de repasser
le bac français elle-même par cet intermédiaire. On peut apprécier ou être plus
réticent… Une autre fois, un visiteur inconnu qui avait atterri là par hasard
en cherchant une image sur Google a laissé un commentaire. Dans un premier
mouvement, le message paraît sympathique puis, à la réflexion, on se dit que
non, ce blog doit rester celui de la classe, sans intrusions extérieures.
Heureusement, on peut toujours refuser de publier les commentaires importuns.
L’incertitude de l’usage à
domicile du blog
Comment savoir qui
consulte le blog ? On ne peut pas exiger sa fréquentation : certains parents
ont même signalé qu’ils en interdisaient l’accès à leur enfant. On ne peut donc
pas y mettre des éléments essentiels. Si certains élèves peuvent répondre à un
devoir sur le blog, c’est forcément facultatif, ils doivent aussi pouvoir le
rendre sous sa forme « papier » traditionnelle. N’ayant pas encore disposé de
la fonctionnalité pour compter les visiteurs du blog, je me fie aux messages
pour dire que oui, le jeu en vaut la chandelle, ce blog est bien lu… Mais
combien le lisent sans laisser de message ? Mystère ! Le week-end où le site était
hors service et où les blogs sont restés inaccessibles, j’ai pu entendre tout
un chœur d’élèves s’en plaindre le lundi. Pourtant, ces protestations n’émanaient
pas majoritairement de ceux qui y laissent le plus fréquemment des
commentaires.
Je suis gênée, car le
blog crée une inégalité. Un élève m’a dit : « En ce moment, Internet est en panne,
chez moi.» Et il y a le problème de ceux qui se trouvent obligés d’aller au CDI
ou à la médiathèque municipale pour voir le blog… La solution serait d’accéder
au blog directement en classe, quand on aura nos fameux ordinateurs portables
en seconde, pour cette classe « nomade » que nous attendons avec impatience.
À ce moment-là, le blog
sera réellement égalitaire et interactif…